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Quelle différence entre un animal vivant et du papier toilette ?

Il n’y a que moi que ça choque ? Depuis plusieurs jours, les affiches géantes bordent le périph parisien sur lequel circulent des milliers d’automobilistes occupés à imaginer leur repas de Noël : « Faites-vous livrer un homard vivant pour Noël » indique la pub Houra ! Un homard bleu vivant d’environ 500g pour une personne, origine Atlantique nord pour 24,99 euros. Ou un autre, plus vigoureux, de 1,150 kilos pour deux personnes pour la modique somme de 59,99 euros.

Le site de Houra revient en détail sur cette idée de génie qui a mis comme au défi leurs services livraison, marketing, bref toute leur logistique pour proposer cette offre « inédite et ambitieuse » de « repas gourmet » : « Ce serait top de pouvoir me faire livrer un homard vivant en même temps que mes courses ! C’est le défi que plusieurs d’entre vous nous ont lancé en 2016, détaille fièrement Houra.fr. Défi relevé ! » 

Depuis 2016, la célèbre marque livre donc des homards vivants pour les fêtes de fin d’année. Des êtres en vie donc, des animaux mis exactement au même rang que des rouleaux de papier toilette ou des paquets de biscuits. La livraison se fait « en moins de 24h, voire en 5 heures dans certains départements ». Elle peut se faire encore un peu plus tôt, auquel cas, précise Houra, vous pourrez conserver le crustacé toujours vivant, « dans le bac du réfrigérateur dans un linge mouillé pendant environ 24 heures ». Là, franchement, à moins d’être habitué à enfermer des animaux vivants dans votre bac à légumes, on déconseille vivement…

Avec un homard dans votre assiette, promet Houra, vous pourrez  innover, épater vos invités et faire frémir leur palais.

« Epater vos invités » ? OK à condition de faire preuve d’une certaine dextérité ! Car une fois le homard vivant déposé sur votre plan de travail, il vous faudra le saisir et le jeter dans de l’eau bouillante salée (c’est ce que suggère la recette proposée sur le site) : un homard normalement constitué rend les armes au bout d’une quarantaine de secondes ( évitez l’eau froide portée à ébullition car là, le homard peut agoniser cinq bonnes minutes). Lorsque la bête ébouillantée aura cessé de se débattre, il vous faudra la placer dans de l’eau glacée cette fois, puis la couper en deux et retirer la poche de sable située à l’arrière de la tête.

La mise à mort sera vite oubliée!!

On imagine que si vos invités se hasardent dans la cuisine, ça risque effectivement de les épater, comme dit Houra. Alors, certes, vos convives et vous-mêmes risquez d’avoir un peu de remords en entendant le homard se débattre, dans ce pauvre et si inégal combat, ses pattes cogner frénétiquement la paroi métallique de la casserole . Mais la mise à mort sera vite oubliée lorsque vous accompagnerez délicieusement la bête de beurre à l’ail, de citron ou de mayonnaise.

Qu’on soit sympathisant de la cause animale ou pas, qu’on s’intéresse ou pas aux crustacés dont le sort émeut moins que celui des animaux « de proximité », on peut quand même se poser ces questions :

Avant d’être livré vivant, comment ce homard a t-il été traité ?

Combien de temps a t-il attendu dans un entrepôt ?

A t-il été affamé pour ne pas souiller les viviers de ses déjections comme le sont généralement les homards destinés à la consommation?

Les réponses aux questions que tout le monde se pose !

A t-il eu les pattes attachées pour l’empêcher, poussé par la faim , de dévorer ses congénères ?

Houra s’attache à rassurer les amateurs de ses « bons plans » : contrairement à la plupart des 80 millions de homards capturés chaque année dans le monde ( source infos Gaïa et S O’Neil, Courrier International, n°474 et C. Gericke, Tierrechten°22, octobre 2002). ses crustacés n’ont pas été enfermés dans de minuscules cages puis stockés dans un entrepôt, voire dans un aquarium. 

Après avoir été pêchés « au casier sur la côte d’opale, dans le respect d’une pêche raisonnée afin de préserver la source » ils ont, rassure l’entreprise, été conservés dans des conditions proches de leur environnement naturel, où ils font l’objet de soins journaliers. » Une fois commandés, les homards Houra ont été placés « dans leur emballage spécifique en polystyrène avec de la paille mouillée maintenant l’humidité, avant de procéder à l’expédition, dans le respect d’une procédure interne établie pour ce service… »Quid de cette « procédure interne » ? On ne le saura pas… 

Le homard souffre-t-il ou pas ?

Vient ensuite la question principale, celle de la souffrance de l’animal. Le homard souffre-t-il ou pas ? Éprouve-t-il de la douleur ? Non, répondent communément les amateurs du lancer dans l’eau bouillante. Non, car les homards « n’ont pas de nerfs ». C’est loin d’être vrai. Il est certes établi que les crustacés ont un système nerveux moins étendu que celui des humains et cela a amené des chercheurs à considérer dans un premier temps que les crustacés ne ressentaient pas de douleur. Mais aujourd’hui, le doute existe et la question est loin d’être tranchée. Pour qu’on puisse envisager la douleur, il faut que la bête soit équipée de terminaisons nerveuses capables de percevoir des signaux désagréables, ce qui est le cas des homards et d’une façon plus large, des crustacés.

Il faut ensuite que ces terminaisons nerveuses envoient des signaux à ce qui fait office de cerveau chez l’animal. C’est aussi le cas du homard. Mais ces deux éléments à eux seuls ne suffisent pas encore à dire clairement que le homard est capable de douleurs …La science tâtonne, les chercheurs se divisent… « Avec ces éléments-là, pour moi, ça devient très difficile de dire que ces animaux-là ne ressentent pas la douleur, explique Eric Troncy spécialiste de la douleur animale à l’Université de Montréal. Quand on a des signes de comportements modifiés comme ceux-là, on se doit d’être prudent et leur donner le bénéfice du doute.» C’est ce que l’on appelle le « doute raisonnable » (le papier intégral avec ses citations est à lire ici).

Et c’est au nom de ce « doute raisonnable » que la Suisse a pris le 1er mars dernier une décision radicale interdisant que les homards vivants soient précipités dans l’eau bouillante. Et c’est au nom de ce « doute raisonnable » qu’on peut s’interroger sur ces pratiques. Et se demander s’il faut supporter ces affiches et ce… « défi » si fièrement relevé.

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